Les griffes de l'ours, 2021 (in progress)

Avec le soutien à la photographie documentaire du CNAP

« Un mot est une image, quand on perd un mot, on perd une image »1,
ces mots de la poétesse Joséphine Bacon guident mon approche photographique afin de rendre visible l’invisible.

Mes projets sont habités d’histoires, et d’enquêtes de terrain. Ils questionnent les représentations du paysage, les multiples temporalités et transformations qui y sont à l’œuvre, les relations entre les vivants au sein des mondes partagés.

Le projet Les griffes de l’ours est né de mon intérêt pour les Premières Nations et Inuits du Québec et leurs manières de raconter des histoires autrement par la pratique des jeux de ficelles (String Figures) qu’on appelle en Inuktitut: ajaraaq.

Cette pratique consiste à activer et transmettre des histoires par un jeu d’entrelacs de mains et de boucles de ficelles en élaborant des formes et des motifs géométriques et graphiques qui évoquent tantôt des paysages, des animaux, des signes, des personnages ou des actions.

La forme primitive des jeux de ficelles est un véritable langage fait de liens et de transmissions à travers le temps et les générations. Ces motifs sont appuyés par des récits oraux qui connectent le passé et l’avenir, la terre et les vivants.

La complexité des jeux de ficelles des diverses communautés autochtones du Québec ouvre des pistes de réflexion sur des manières d’habiter et de se situer dans un monde trouble et comment ses pratiques pourraient entrer en résonance avec des problématiques environnementales, sociétales, coloniales qui affectent ces territoires et les populations.

Les communautés autochtones et leurs descendants sont actifs dans la défense de leur droits et la perpétuation de leurs traditions, un processus de « décolonisation » en forme de lutte est à l’œuvre dans la société canadienne2. Les modes de résistances passent par la survie du langage, des langues et des usages, par l’affirmation d’un ancrage à la fois dans des territoires et dans une filiation, une culture.

Les griffes de l’ours n’est pas un projet anthropologique mais bien un projet photographique documentaire qui a pour objectif de rendre compte, à l’image des jeux de ficelles, d’un tissu de rencontres et de liens qui connectent les populations et leurs milieux, les êtres et les territoires, mais aussi de montrer en quoi ce « langage » pourrait devenir la représentation de messages actuels et vivants, une cartographie sensible.

En allant à la rencontre de différentes communautés autochtones du Québec, je réaliserai un ensemble photographique témoignant de l’imaginaire narratif qu’il y a autour de ces jeux de ficelles. Ces photographies montreront des paysages, des portraits, des chorégraphies de gestes, des détails et des motifs des jeux de ficelles.

Un parcours sera structuré à l’aide des nombreux contacts déjà pris lors de précédents voyages. Il sera organisé en itinérance au départ de Montréal au sein des centres d’amitiés autochtones, puis des communautés des Innus à Mashteuiatsh dans les terres, jusque dans le Nunavik lors d’une résidence d’une semaine au sein d’une communauté Inuits à Kuujjuaq.

Le projet Les griffes de l’ours piste les résurgences d’héritages, d’actions, d’engagements, de récits. Ces histoires sont vivantes, en train de s’écrire.
« Nous tissons des liens, nous connaissons, nous pensons, nous formons des mondes et racontons des histoires, grâce (et avec) d’autres histoires, d’autres mondes d’autres connaissances, d’autres pensées, d’autres aspirations» 3.

1. «Je m’appelle humain», citation de la poétesse Joséphine Bacon dans le film de l’Abénaquise Kim O’Bomsawin.
Produit par la boîte autochtone Terre Innue et distribué par Maison 4:3, septembre 2020.

2. «Roméo Saganash l’homme des grand bouleversements», article de Guy Bois pour Radio Canada, 10.09.2019. Romeo Saganash, leader cri défenseur des droits des peuples autochtones. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/209/romeo-saganash-politique-cri-droit-autochtones
3. «Vivre avec le trouble », Donna J. Haraway, Les éditions des mondes à faire, 2020, p.221

Source visuel : SF 12, SF 8, SF 19 - The Collections of Harry Smith - 2015

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